dimanche 22 juillet 2012

Fin de party à Mioussac 2012.




Le nouveau Régent du Pays était en visite ce jour-là à Mioussac 2012. Il venait tout juste d'être élu à la tête du Pays selon le rite millénaire qui veut que le Régent soit désigné par un mode de scrutin censitaire, l'ensemble des électeurs étant constitué d'une assemblée de corneilles, les corneilles les plus intelligentes du Pays, soigneusement sélectionnées et élevées à l'écart du monde et des corruptions potentielles.
Tout Mioussac était en alerte. Dans les rues et les salles de spectacle, les festivaliers cherchaient le Régent, chacun allant de son hypothèse quant à sa localisation.
Sybille Gofroid s'assoupissait, déjà ivre, sous un olivier du bar du On. Son équipe fêtait la fin du festival et la dernière représentation de leur spectacle dans le Out. Ils avaient attendu vainement deux programmateurs qui ne s'étaient pas déplacés. En fait aucun programmateur ne s'était déplacé. En revanche ils étaient tous là, au bar du On, et rigolaient. Un instant, Sybille pensa qu'ils riaient d'elle. Elle noya sa paranoïa dans son mojito.
Kevin Proctor du TGV à Crevez-sur-Rouston dansait un pied sur l'autre, bougeant la nuque comme un chiot en plastique à l'arrière d'un break. Il passa près de Sybille, lui jetant un regard et tourna la tête immédiatement.
"On ne se connait plus alors ? Lui dit-elle.
- Pardon ?
- Tu fais comme si on ne s'était jamais vu.
- Non, non, pas du tout, excuse moi je...on s'est déjà vu ?
- Oui, au Frigidaire, tu étais venu voir une présentation. Sybille Gofroid.
- Ah oui, bien sûr. Non, tu sais, c'est le boulot, on voit tellement de gens.
- Ouais, c'est ça. Mmm connard.
- Quoi ?
- Quoi ? l'imita Sybille.
- Tu as un problème avec moi ?
- Oui, et avec vous tous, bande de cloportes, sangsues...
Les camarades de Sybille s'étaient arrêtés de parler et se rapprochaient de leur metteur en scène et néanmoins amie.
-...imposteurs, médiocres médiateurs, maquignons culturels, esclavagistes, incultes gougnafiers...
Kevin Proctor reculait, terrorisé. Sybille Gofroid avançait comme un tank au milieu des festivaliers et des programmateurs à qui elle s'adressait maintenant collectivement.
- Je déclare la guerre, moi, je vous en ferai voir. Ah, vous êtes beaux, là, bande d'hypocrites. Si vous croyez que je n'ai pas compris votre manège ; vous faites comme si je n'existais pas, hein, c'est ça, vous attendez que je rampe vers vous, et là vous ferez mine de me connaître.
Les gens s'étaient tus et regardaient cette pauvre fille tituber et proférer des insultes que beaucoup ne prenaient même pas pour eux.
C'est à ce moment-là que le Régent fit son entrée dans la cour du bar du On.
Tout le monde s'était mis en cercle et se tournait vers le Régent qui avançait vers Sybille qui bredouillait en regardant ses pieds.
Elle sentit un regard sur elle et leva les yeux vers le nouveau Régent.
Il était calme et lui souriait.
Elle tomba à genoux sans même le vouloir.
Le Régent lui caressa doucement la joue.
Des applaudissements s'élevèrent tout autour de Sybille.
Elle vomit sur les chaussures du Régent.



mercredi 11 juillet 2012

Happening à Mioussac 2012



La DCD (Direction Culturelle du District) faisait cette année ses réunions de formations et ses tables rondes dans un sous-marin nucléaire désaffecté, depuis que le bus de l'année dernière avait été incendié par des artistes intermittents. Posé sur un quai de la Bruze, le sous-marin impressionnant attendait les intervenants pour la première réunion du festival dont le thème était "parcours culturel pareto-optimal". Marie-Odile Dorifor accueillait tout le monde, grisée par l'événement et par plusieurs rosés-pamplemousse. Stéphane Croissant du SACCAGE (Service d'Action Culturelle, de la Création Artistique et de la Gestion Educative) ouvrait le débat :
"Merci d'être venus si nombreux à ces réunions organisées conjointement par la DCD, le SACCAGE et la Commission d'Attribution des Labels. Je ne vais pas, compte-tenu du peu de temps que nous avons et vu qu'il y a beaucoup d'intervenants aujourd'hui, m'appesantir sur l'introduction et rappeler les enjeux, vous les connaissez tous. La parole est précieuse et je ne serai pas de ceux qui remplisse le vide par un autre vide (...)"
6 minutes.
"(...) c'est pourquoi je pense qu'il faut aller au coeur de ce qui nous réunit aujourd'hui, car, comme le disait (...)"
10 minutes.
"(...) en effet, la préoccupation de la DCD, je ne veux pas parler pour elle, Philippe Court le dira mieux que moi, c'est d'être au plus près des artistes et de la création"
20 minutes.
"(...) Donc, voilà l'objet de mon intervention, en très peu de mots, car je sais que beaucoup doivent parler, Jean-Luc, Cynthia, Marie-Odile tu me dis quand je suis trop long, hein ? Bon, donc, voici ce que je présente au nom du SACCAGE. Nous sommes fiers d'annoncer la mise en place du dispositif CAPTE, Culture et Action Patrimoniale en Trajets Educatifs, qui renforcera sur le terrain, les dispositifs déjà existants visant à prolonger le dialogue entre les artistes et les nouveaux publics. La DCD nous a déjà envoyé les plaquettes, elles viennent de sortir de l'imprimerie, vous les avez sous les yeux, avec ce slogan qui résume assez bien le dispositif : "Avec la DCD, ça CAPTE partout".

Des bruits étranges, comme des grognements, commençaient à se faire entendre dans l'assistance.

"Ce qu'il faut retenir de ce dispositif, c'est que le SACCAGE drive l'ensemble des étapes, mais que les artistes sont partie prenante et doivent, c'est bien normal puisqu'ils sont à l'origine de leur propre création, élaborer les budgets, prendre contact avec les établissements scolaires, créer des trajets éducatifs, établir des plannings (grognements)...euh, organiser des rencontres de quartier, faire des ateliers pour les amateurs, (grognements redoublés) euh qu'est ce qu'il se passe ?"

À cet instant, un homme se leva en grognant et psalmodiant une complainte bizarre. C'était Jean-Toussaint Blanville, le performeur. Il n'était vêtu que d'une couverture puante et d'un couvre-chef à plumes qui lui donnait l'air d'un chef indien psychotique. Il faisait des ronds, d'un pied sur l'autre, le dos courbé tel un vieillard, et tendait la main aux intervenants interloqués et dégoûtés.

"Euh...je crois qu'un artiste s'est immiscé parmi nous, hin hin...je t'ai reconnu Jean-Toussaint", dit Stéphane Croissant animé d'un rictus. Les autres restaient figés par la danse belle et inquiétante de Jean-Toussaint Blanville.

"Hu hu iiiiiah hu hu mmmmmm iiiiiah ya mmmm grrrr" chantait-il en tendant la main.

"Bon, je crois que c'est bon, maintenant, on a compris le message.
 - Grruuu  gru gruuuu !
- Ok, Jean-Toussaint, je je ne pige pas.
- RRRaaaa
- C'est franchement nul. On fait tout ça pour vous aider et toi, tu viens saccager le travail. Je n'avais pas fini mon intervention. Tu me laisses finir et puis après tu fais ton numéro sur le parvis de la cathédrale, ok ?
- Gnuk gnuk gnonfr
Jean-Toussaint bavait sur les plaquettes de la DCD.
- Putain merde, tu fais chier, s'emportait Stéphane Croissant, que personne n'avait encore vu dans cet état. (Il est vrai que Blanville avait tendance à crisper tout le monde). On ne fait peut-être pas assez de choses pour vous tous ? Combien t'as touché de la DCD, hein ? Tu viens là nous faire la leçon ?
Mais dégage ! Dégage, espèce de parasite !
Et Stéphane Croissant, rouge de colère et blême de rage, chercha à atteindre Blanville et glissa sur le pont lustré du sous-marin nucléaire, puis se fracassa le crâne contre une table dans un grand "Ho" collectif.
Blanville psalmodiait toujours en se déplaçant lentement vers la sortie.
Marie-Odile Dorifor avait le hoquet.




mardi 10 juillet 2012

Une rencontre au festival de Mioussac 2012




Sybille Gofroid distribuait ses tracts aux terrasses des cafés de Mioussac, déposant sur les tables des flyers aux graphismes soignés, interpellant les festivaliers avec un petit topo qu'elle avait voulu simple, clair, efficace et drôle. Le Out avait déjà commencé depuis une semaine et le On venait tout juste d'ouvrir avec une pièce qu'elle avait vue la veille, grâce à un ami technicien qui avait travaillé sur son précédent projet présenté au Frigidaire de Flagonville. Mais elle n'avait pas pu entrer au bar du On où elle avait espéré rencontrer des partenaires potentiels pour son prochain projet. Elle pensait encore au spectacle de la veille, à cette gelée rose qui recouvrait le plateau, dans laquelle se déplaçait un élégant skieur, quand elle vit proche d'elle, s'installant à une table du Café 1900, Thérèse Navarian, la directrice du Transit de Bourzache. Sybille sentit son sang descendre et remonter, comme lorsqu'on sait qu'il faut se lancer du haut du pont ou s'interposer dans une bagarre. Elle s'approcha de Thérèse pour accomplir un acting out festivalier.
- Bonjour Thérèse, désolée de vous déranger, je m'appelle Sybille Gofroid, je suis chorégraphe et metteur en scène et je présente dans le Out un spectacle qui pourrait vous intéresser...
Thérèse Navarian était occupée à s'entretenir avec un pigeon en émettant des "puit puit petit petit" et n'avait pas encore levé la tête vers Sybille.
-...et euh je pense que euh un spectacle autour des cas de personnalités multiples pourrait vous séduire, c'est un traitement spatial assez inventif euh enfin je crois en toute modestie...
- puit puit tssit tssitt petit petit
-...euh...j'ai présenté une étape de travail au Frigidaire. Elle eut un bon accueil...
Thérèse s'était arrêtée de parler au pigeon et Sybille crut voir, à l'annonce du nom du Frigidaire, qu'elle levait les yeux au ciel derrière ses grosses lunettes noires.
-...je vous laisse un flyer...
- Pff, un "flyer"...
- enfin, un tract, quoi.
Sybille se sentait s'enfoncer dans la gelée rose vue la veille. 
Thérèse soupira.
- Ecoutez ma petite, dit-elle en s'allumant une cigarette, je suis très occupée, surtout maintenant. Envoyez un dvd à mon assistant.
À cet instant, le flux de Mioussac fit dériver vers elles le metteur en scène Jean-Jacques Dormant qui reconnut Thérèse.
- Ma grande amie Thérèse Navarian.
Thérèse retira ses lunettes et Sybille put voir ses petits yeux mesquins s'agrandir et s'allumer.
- Ah, Jean-Jacques, quel délice.
Jean-Jacques fit une bise bien appuyée à la directrice du Transit qui tremblait de bien-être. Il embrassa aussi Sybille en lui disant "salut ma Sybille". Thérèse se figea.
"Tu connais ma nièce ?" dit-il à Thérèse, qui, bouche ouverte, ressemblait à un crapaud.
Sybille Gofroid n'avait jamais utilisé sa parenté avec le célèbre metteur en scène Jean-Jacques Dormant et son oncle l'avait toujours compris.
- Justement, nous faisions connaissance. Ta jolie nièce me racontait son spectacle. Trrrrès intéressant.
- Oui, j'aime beaucoup son travail.
- Je pense qu'il faut que vous me contactiez personnellement à la rentrée.
Et Thérèse tendit sa carte à Sybille qui avait l'impression d'être le jouet de dieux terribles et sourds.

Elle continua sa distribution de flyers avec un sentiment d'écoeurement et de satisfaction.



samedi 16 juillet 2011

L'employé du mois au festival de Mioussac


Au bar du festival de Mioussac.
La dernière représentation de Bâtard et fils de Dieu vient d'avoir lieu dans la cour du couvent des Gourgandines. Constantin Glandier est arrivé avec son équipe. Ils sont applaudis par quelques uns. Il fait encore bon, malgré la nuit. Des lampions multicolores forment des réseaux suspendus, comme des auréoles bohèmes fantasmées, au dessus de festivaliers jubilants. Dorian, le chargé de communication du Transit avait fait le voyage depuis Bourzache. C'était son premier festival de Mioussac. Il sautillait et souriait comme un gosse excité et un peu stupide. Sa flûte de champagne en plastique à la main, il s'approche de Kevin Proctor, son homologue du TGV à Crevez-sur-Rouston.
- Salut Kevin.
- Salut Dorian.
- ça déchire, hein ?
- Ouais, c'est énorme.
- Il a l'air content, Constantin, ça fait plaiz.
- Ouais, il a eu de supers papiers. Avec ce qui est arrivé hier, il le prend bien, c'est cool...
- De quoi ?
- T'es pas au jus ?
- Non, je viens d'arriver, en fait. J'ai pas eu d'infos.
- T'sais, un type l'a agressé hier, pendant la table ronde.
- Ah ouais ? Qui ça ?
- Oh, un dingue.
- Ah d'accord. Putain.
- Ouais, c'était dingue...

Kevin et Dorian boivent à l'unisson, levant les yeux chacun dans deux directions différentes, à la recherche d'un professionnel qu'ils pourraient connaître.

- Et sinon, vous êtes contents de votre saison au Transit.
- Ouais, génial.
- Cool.
- Tu vois, ce que j'aime dans ce boulot, c'est surtout faire plaiz aux gens, tu vois. Et la médiation sociale. On a un super projet d'atelier mime dans le quartier sensible du Plandu, avec la police municipale de Bourzache et un clown tchèque, énorme, tu vois il fait des trucs avec sa langue.
- Génial.

Un rire féminin traverse l'espace et va se coincer dans un olivier couvert d'affiches.

"Eh ! C'est pas Gilbert Dieu là-bas avec ta patronne ?"

Thérèse Navarian essayait d'intéresser un homme aux longs cheveux blancs dans un costume en lin froissé, qui mangeait frénétiquement des cacahuètes.

"Si, si, c'est Gilbert Dieu. Avec le Transit, on monte son prochain one-man.
- Génial !
- Tu m'excuses...
Dorian se débarassa de Kevin d'un sourire et fila rejoindre sa directrice.
Il s'était mis juste derrière son coude gauche. Gilbert Dieu racontait comment il avait mouché un célèbre réalisateur de cinéma ; autour de lui, tous souriaient de contentement, non à cause de l'histoire, mal racontée au demeurant, mais parce qu'ils étaient dans le cercle étroit, proches au sens propre, du plus grand acteur français.
Dorian rit de la chute, en rejetant sa tête en arrière, soufflant sa fumée de cigarette vers le haut, dans une attitude dégagée et ostensiblement assurée. Thérèse le remarqua subitement et se tourna vers lui.
"Ah, t'es là, toi ?"
- mmmmh...dit-il, le nez dans sa flûte en plastique.
- Dis-donc, va plutôt voir là-bas Marie-Odile Dorifor. Elle a besoin d'un dossier sur Bâtard...
et elle se retourna, comme une mère prussienne.
- Ok, pas de souss'...tout de suite..."fit Dorian en souriant encore, mais différemment.
Mais personne ne prêtait attention à lui.
Il chercha Marie-Odile Dorifor, évitant au passage Jean-Toussaint Blanville qui portait ce soir une sorte d'absurde gilet d'hermine sous lequel il était torse nu. Il parlait fort et semblait se moquer de lui-même et des autres, ici, sous les oliviers de Mioussac.
Il était à deux doigts de l'épaule de Marie-Odile, quand un jeune type lui barra le passage en lui disant qu'il était de Bourzache, qu'il aurait des choses à leur montrer au Transit, plein de projets, oui oui, très bien voyez plutôt à la rentrée hein, là c'est le festival, donc appelez plutôt la secrétaire, oui, non non pas de dvd, merci, allez à bientôt, bouffon va, Marie-Odile ?

jeudi 14 juillet 2011

Slavoj Slovaj au festival de Mioussac



- Bonjour Constantin Glandier, bonjour à tous, merci d'être si nombreux pour cette table ronde autour du travail de Constantin Glandier, qui depuis l'ouverture du festival, ici à Mioussac, fait l'événement avec le spectacle Bâtard et fils de Dieu. Alors, vous n'êtes pas à votre coup d'essai, car votre précédente pièce, J'ai vu le fils de l'homme au fond d'un puits, avait déjà profondément marqué les esprits de ceux qui l'avaient vue au festival de Kronsberg. Mais, cette année, on peut dire que la critique est unanime et salue une oeuvre très courageuse, assez provocante dans sa forme. Avant d'échanger avec vous, je laisse la parole au philosophe letton Slavoj Slovaj, qui réfléchit depuis longtemps sur l'esthétique du théâtre et souhaite nous parler de la représentation de la violence. Slavoj, c'est à vous...
- Merchi beaucoup dje m'avoir invité à réfléchir avec vous à che formidjable prrroblème echtéthique. Che poserai une question : comment repréchenter la violenche chur chène aujourd'hui, chans la dichqualifier automatiquement ? Il me chemble que Glandier représente aujourd'hui une chynthèje entre, d'un côté la tradition d'un théâtre de la manifechtation de la violenche et de l'autre un théâtre qui déjigne le chpectateur comme compliche. Qu'est che qui est violent ? Une vieille femme en haillons mendie à côté d'un chentre commerchial. Un employé est pris dans un double-bind que lui impoje chon patron, lui intimant de choisir implichitement entre chon entreprije ou cha vie. Un enfant découvre l'arbitraire de l'autorité lors d'une punichion collective. Une jeune fille se fait humilier en direct à la télévijion devant des millions de gens.
Ches exemples ont des niveaux de violenche différents ; il faudrait prendre en compte l'impact psychologique, les condichions empiriques, etc. Toutefois, ce qui leur est commun, ch'est que dans nos chochiétés polichées, riches, libérales, démocratiques, et pour une très grande part, pachifiées, nous avons intégré ches violenches comme étant normales, ou du moins familières. Auchi, à qui s'adrechent les chpectacles cathartiques du genre de ceux de Glandier, convoquant à grand renfort de provocachions, d'effets traumatiques, de formes de l'exchès, une violenche chur chène ? Les gens qui viennent voir Glandier à Mouchiac, sont le plus souvent éduqués, viennent de clache moyenne ou chupérieure. Ils peuvent être victimes eux-mêmes de violenches quotidiennes, notamment dans ce qu'ils chont obligés de chubir dans leur travail. Toutefois, ils ne voient plus vraiment jette violenche. Quand ils remarquent encore la vieille, à côté du chentre commerchial, ils peuvent s'en émouvoir, voire che chentir coupable, mais che doivent de l'oublier très vite, chans quoi leur conchienche che chinde en deux : leur bonheur est condichionné par le malheur de chette vieille mendiante. Ch'est tout le mode de vie capitalichte des chociétés démocratiques qui l'exige.
Il me chemble que la foncchion cathartique des chpectacles de Glandier conchiste à innochenter la mauvaije conchienche de l'homme riche occidental et non l'inverche, qui serait de lui faire prendre conchiensce du malheur univerchel produit par le chychtème capitalichte. Pourquoi une telle unanimité chur vos chpectacles, un tel ravichement des spectateurs, malgré l'épreuve que vous leur faites chubir ; et che vous le dis sans animosité aucune, car ch'est plutôt bien fait...hum...echcujez-moi (verre d'eau)...ch'est qu'il me chemble que la violenche repréjentée est immédiatement dichqualifiée. Plus la violenche sur chène est jouée, à l'exchès, dans ches dimenchions grotesquement tragiques et plus elle est déchargée. Le chpectateur retourne chez lui heureux, lavé de cha conchienche malheureuse, puichque le chpectacle a fait taire, dans un débordement libidinal, toute tentative de quechtionnement éthique...mmmh qu'est che qui che pache ?
- Monsieur s'il vous plait, si vous voulez intervenir, attendez la fin de la conférence...non...lâchez ce micro...ça ne sert à rien on ne vous entend pas...lâchez cette bouteille d'eau ! Constantin, attention ! C'est lamentable...non, lâchez ce micro ! C'est du terrorisme...
- ...antin Glandier est un escroc ! Dis, tu vas répondre ! POURQUOI DIX HECTOLITRES DE SODA !

mercredi 13 juillet 2011

Une journée de Thérèse Navarian au festival de Mioussac



7h00 : dur réveil pour Thérèse. Couchée à 1h00 avec dans le buffet 5 rosés-pamplemousse, 1 Martini rouge, 2 scotchs, 7 flûtes de champagne au bar du festival, une mignonnette avant de dormir. C'est bien ce qu'il fallait pour digérer les horreurs vues dans la journée.
8h00 : petit-déjeuner au bar de l'hôtel. Le Chef du Pays à la télé approuve l'initiative d'un référendum sur la peine de mort. Petite revue de presse. Dans Le Pays, article élogieux de Frankie Lunard sur le spectacle de Constantin Glandier. Une coproduction du Transit, on est content.
8h32 : faire vite. Table ronde dans le bus du District à 9h00. La pluie, encore.
8h55 : place de l'Horloge de Mioussac. Le bus va partir. Salutations à Jean-Baptiste Pourcin et Omar Taffouz de l'Adicrame, Sylvaine Crochan de la Frane, Bogdan Zubric de la DCD, Olivier Stimer du Carrefour des Utilités, Philippe Garage du Comité d'Attribution des Labels, ainsi qu'à Jean-Claude Velu du Frigidaire.
9h25 : Thérèse s'assoupit déjà sur "Démocratisation culturelle : échecs, gabegies et perspectives" animé par Bogdan Zubric. Les roulis du bus font des dégâts auprès des participants.
10h10 : le bus est caillassé au niveau du quartier des Angelures.
10h25 : le bus s'arrête pour récupérer Constantin Glandier, place des Régents de la République.
10h30 : allocution de Thérèse et Constantin Glandier : "Coproductions et libertés". Un participant interroge Constantin sur la nécessité d'utiliser 10 hectolitres de soda dans sa dernière création.
11h00 : Thérèse s'enfuit avec Constantin Glandier, laissant les participants débattre "des procédures d'évaluations et techniques de management en secteur non-concurrentiel". La pluie s'est arrêtée.
11h25 : Au Café 1900, Thérèse se fait alpaguer par un jeune metteur en scène inconnu. Elle lui signifie qu'elle n'a pas le temps et baisse la tête sur son texto.
12h00 : Repas aux Ducs de Mioussac en compagnie de Spirou Fantasio, le directeur du Théâtre Capital et de l'acteur de cinéma Gilbert Dieu. Il est question d'un grand projet de one man show de Gilbert Dieu ; un retour triomphal sur la scène, après 25 ans d'absence sur les planches ; ça doit se faire au Transit. Thérèse est ravie. Deux bouteilles de rosé, une poire.
12h50 : il faut filer au gymnase du Lycée Sainte Ordure où se joue la dernière création de Berthe Mulhouse.
13h10 : le spectacle commence. Un drone sonore emplit la salle non climatisée. Des rideaux de pluie tombent des cintres dans une lumière blafarde. "Ah non, pas la pluie, pas encore !" pense Thérèse, et elle s'endort.
14h15 : Les applaudissements réveillent Thérèse qui sursaute. A la sortie, elle va féliciter Berthe Mulhouse. Michel Coiffé, le directeur de La Caisse, arrive à convaincre Thérèse de prendre ce spectacle qu'il coproduit, en échange de quoi il s'engage à programmer la dernière création de Aki Paalniken, l'artiste associé du Transit. Tope la !
14h45 : une heure à tuer avant l'émission de radio. Thérèse retourne au Café 1900. Elle aperçoit Jean-Toussaint Blanville à la terrasse, elle change vite de direction.
15h45 : Thérèse a eu un trou d'une heure.
16h00 : émission de radio, sur Radio Pays. Interview de Constantin Glandier, star du festival cette année. Thérèse apporte son soutien. Un fou furieux déboule sur le plateau, s'empare du micro et hurle des insultes sur Constantin Glandier, tétanisé, où il est question d'impostures artistiques, de gabegies financières et de soda. La sécurité intervient pour évacuer l'importun.
17h00 : Thérèse est épuisée. Elle retourne à l'hôtel et s'endort.
19h00 : Jean-Maurice Vatout attend Thérèse dans la salle. Le spectacle commence.
20H30 : Thérèse retrouve Jean-Maurice Vatout au Musée des horreurs, le café-restaurant près de la cour d'honneur du Palais des Régents. "Tu as loupé quelque chose, c'était sublime" lui dit Jean-Maurice. Thérèse regarde la salle. Ils étaient quasiment tous là. Les professionnels. "Cherchons une place" répondit Thérèse. Ils finirent par trouver un espace au comptoir, près de Marie-Odile Dorifor.
22h00 : encore un spectacle. Le dernier. Les étoiles commencent à briller au dessus de la cour d'honneur. Deux hommes entrent sur la scène, le silence se fait.
1h00 : Thérèse s'est couchée. Elle regarde l'écran de télé depuis son lit ; un homme avec un sac sur la tête, entravé, est entouré d'autres hommes en armes. Elle éteint.

mardi 12 juillet 2011

Jean-Toussaint Blanville à Mioussac



Un véritable déluge. Des rideaux de pluie ("des rid'eaux" pensa Jean-Toussaint Blanville à l'autre bout de Mioussac, à l'abri dans un café ) s'abattaient sur la ville et son festival. Le sud du Pays était en alerte vigilance orange. Thérèse contemplait ces vagues d'averses, faisant comme des blocs sur les tables du Café 1900 où elle avait trouvé refuge, derrière son Martini rouge, celui de 17h.
Elle avait un air absent, car elle pensait. Elle revoyait la soirée de la veille, au bar du festival. Elle revoyait Jean-Toussaint Blanville, l'artiste de Bourzache, venir s'introduire dans la cour des grands, faire le malin. Elle savait qu'il serait à Mioussac, ayant peut-être un spectacle dans le "Out", du moins elle s'en foutait : depuis qu'il avait ruiné la soirée de présentation de saison du Transit, Thérèse ne voulait plus entendre parler de lui.
Jean-Toussaint Blanville s'était présenté au bar du festival, le bar du "On", après le spectacle d'ouverture, c'était bien prévisible. Il avait sans doute une invitation et tout le monde s'y trouvait. Pour un type comme lui, c'était incontournable. Jean-Toussaint Blanville était un performer mondain, vedette de l'underground malgré lui et paria de l'institution. Dandy alcoolique et brillant, il trainait sa silhouette de génie tricard dans tous les open-bars, inaugurations, fêtes semi-privées, où des décideurs pouvaient se trouver. Son mépris des politiques culturelles n'avait d'égal que sa soif de gloire, ce qui pouvait le mettre dans des situations équivoques dont il s'accommodait facilement avec quelques flatteries d'usage. Vénéré des étudiant aux Beaux-Arts, la cinquantaine passée, Jean-Toussaint Blanville vivotait comme il le pouvait, grâce à quelques subsides publics et quelques admirateurs privés. Des festivals alternatifs continuaient de programmer ses pièces (des spectacles invraisemblables au delà du bien et du mal esthétiques) ; il avait tout autant de mépris pour ces programmateurs faussement indépendants que pour l'institution labellisée. Son affabilité lui offrait beaucoup d'amis, quand son narcissisme délirant le rendait insupportable. Tout encombré de lui-même, un désespoir profond lui intimait pourtant de continuer.
Ce soir-là, au bar du festival, il n'avait pas fait de happening. Thérèse Navarian l'évita tout en l'observant de loin serrer des mains, claquer la bise. Ah tiens, il connait Marie-Odile Dorifor ?
A l'autre bout de Mioussac, Jean-Toussaint Blanville repensait lui-aussi à cette soirée. Au fait d'être là, à Mioussac. Aux paroles de Marie-Odile Dorifor. Il pensait à l'argent. Il pensait aux choses qu'il ne pourrait plus faire.
Était-ce la pluie, ou ses propres larmes, qui se répandait sur son Ipad ?