jeudi 16 décembre 2010

Le Détaché-Bourgmestre





Sur la scène il y avait D et J-P et F et C mais aussi F et M et C. Il était surtout question de l'avenir de la Politique Culturelle et de la fin d'une époque et aussi - mais ça ce n'était pas dit, c'était bien là, ça transpirait, mais pas visible - de tout ce qu'il nous aura fallu avaler depuis 20 ans et de ce qu'il faudra avaler encore. L'Assemblée du District était représentée ainsi que la Division de la Culture. Le Comité de Gouvernance du Territoire avait délégué G.
Dans la salle on pouvait facilement reconnaître J, C, D, T et bien sûr V, qui faisait souvent la moue, derrière des demi-lunes glissant sur un nez rond, levant ses sourcils broussailleux en baissant la tête, à chaque intervention de D, sur la scène. Au moment où C a pris la parole, T s'est tourné vers une jeune femme blonde derrière lui et a fait mine de vomir en mettant ses doigts dans la bouche, la jeune fille a retenu un fou rire et a donné un coup de coude à son voisin.
Dans la parole de C il y avait beaucoup de mots comme "gouvernance", "dynamisme du territoire", "partenariat", "synergie", "évaluation" et des expressions comme "la culture est et restera une priorité du District" ou bien "l'investissement sera maintenu afin de rester un acteur privilégié et solide du développement local" ou bien "sans les artistes, nous ne serions pas là" ou bien encore "notre tâche est avant tout de maintenir du lien social" ou bien encore "des handicapés mentaux ont eu droit à la parole grâce à l'action culturelle".
Mais ça voulait dire tout autre chose. H l'avait compris, qui pinçait ostensiblement son nez. Ou M qui regardait ses chaussures (ou dormait).
Au premier rang les têtes assoupies de F et D dodelinaient de temps à autre à la verticale. M dit à l'oreille de G : "c'est 40 % en moins, je te le dis...40 % !". La langue de coton circulait maintenant de bouches en bouches, d'oreilles lasses à d'autres oreilles lasses. La même pâte molle hypoxique s'épanchait via les enceintes, emportant avec elle les derniers soubresauts de consciences anesthésiées. L'atmosphère devenait irréelle. On en venait à douter de l'existence des sièges dans lesquels nous étions assis.
Soudain, il entra. Personne n'y était vraiment préparé. Même B qui allait d'un couloir à l'autre, nerveux, fixant alternativement la salle, sa montre, la scène, sa montre, la salle, fut lui-même atteint à jamais par ce qui allait arriver.
C'était le Détaché-Bourgmestre qui était enfin là. Il était attendu en fin de débat.
Il arriva plus tôt que prévu, monta sur scène, s'assit devant le micro.
À cet instant il y eut un flottement neutre dans l'air, une onde sans vague stoppa les contenus mentaux. Tous les yeux scrutaient l'Élu.
Le Détaché-Bourgmestre ouvrit une bouche assez grande. Pas démesurée, mais élastique et fascinante. Il toussa plusieurs fois, et un liquide épais sortit en rubans du fond de sa gorge, pour se répandre sur la table et la scène, souillant au passage son costume. Une pâte assez diluée, marron ou chocolat, grumeleuse par endroit. Avec des morceaux.
Le Détaché-Bourgmestre reprit son souffle, et sous le regard dégoûté des autres intervenants, continuait de dégueuler cette substance, que d'aucuns s'accorderont à qualifier de merdeuse.
Car oui, c'était bien de la merde. Pas de doute, le liquide brenneux à la texture diarrhéique ne pouvait pas être autre chose.
Le Détaché-Bourgmestre produisit ainsi de la merde pendant bien dix minutes, qui devenaient une torture pour tous (même pour D qui aimait quand même bien le Détaché-Bourgmestre). A chaque pause qu'il faisait, on espérait que ce fut fini. Mais, non, la liqueur merdeuse continuait à se déverser. L'odeur devenait de plus en plus insupportable dans la salle pourtant grande et ventilée. Certains participants tentaient de s'éclipser, la mine éprouvée, mais évitant de paraître impolis aux yeux du Détaché-Bourgmestre qui allait de plus en plus mal : son ventre était secoué de spasmes effrayants.
D, compte tenu de sa fonction, se sentit obligé de prendre des initiatives et les choses en main et exigea "sur le champ" un technicien sur la scène. Celui-ci finit par venir armé d'une grande raclette pour évacuer toute la merde hors du plateau, car un numéro de claquettes de détenus unijambistes devait avoir lieu juste après.
Finalement tout le monde s'est retrouvé au buffet où il fut beaucoup question de cet épanchement de vérité.
On devait soutenir le Détaché-Bourgmestre, en sueur, épuisé et couvert de merde. Pendant que D et F le maintenaient, un agent du District lui remplissait la bouche de quiche-lorraine et faisait passer le tout avec un litre de rouge.

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