lundi 11 juillet 2011

Ouverture de festival


Thérèse Navarian hésitait. Devant elle, plusieurs chemisiers excessivement colorés étaient étendus, sur le lit de la chambre d'hôtel qu'elle occupait, et que Dorian, le RP du Transit, avait dû réserver depuis Bourzache, longtemps avant le début du festival (car Thérèse se devait d'y être, comme tous les ans), peut-être un mois avant, une chambre à 130€ la nuit, payée par le Transit, donc par Bourzache et par le District et par le Pays, via d'ésotériques transferts d'administration à administration ; le regard de Thérèse allait du chemisier à perroquets bleus sur fond rose au chemisier à fleurs type Hawaï, errait sur celui avec les palmiers verts, puis revenait vers le chemisier à grosses tulipes jaunes et rouges, oublié un peu. Thérèse mettrait celui-ci pour le spectacle d'ouverture. Mais avant cela, il fallait supporter le pensum de la conférence dans le bus du District. Le District avait eu l'idée cette année, d'affréter un bus à impériale climatisé et roulant vert, décoré des couleurs du District et de parcourir la ville de Moussiac, où se déroulait tous les ans le plus grand festival d'arts vivants du Pays. Dans ce bus, des détachés territoriaux devisaient entre eux, quelquefois (rarement) avec des artistes du Pays. Quelques conférences s'égrenaient péniblement au rythme de l'ennui des participants et des pauses rosé-pamplemousse. Le public y était généralement absent, les artistes aussi. Sur la plateforme du bus, Thérèse faisait de grands mouvements avec l'éventail promotionnel distribué par le District. Elle avait très chaud, sa récente coloration se diluait en gouttelettes oranges, glissant le long de ses tempes. Un agent de la Division Culturelle du District terminait une allocution dont le sujet était "la recherche de nouveaux publics". C'était bientôt au tour de Thérèse de rejoindre la table ronde (qui était en fait rectangulaire) puisqu'il était question des stratégies de développement des ateliers d'amateurs, dont le Transit était un lieu d'expérimentation privilégié ; il recevait des fonds du District pour ça. Thérèse se leva, le bus écologique longea le quartier sensible de Moussiac, on discernait des figures lointaines et humaines jouer au foot, ou regarder, debout, le bus passer ; le temps pouvait s'arrêter, on aurait rien trouver à redire.
Le soir, dans la cour d'honneur du Palais des Régents, Marie-Odile Dorifor, déléguée générale de la Commission d'Attribution des Labels, assise à côté de Thérèse, lui dit à quel point son chemisier était parfait. Le spectacle allait commencer. Un artiste vint sur la scène pour parler politique. Certains l'avaient déjà vu dans une pièce ou dans un film. Il devait s'adresser au Commissaire de la Régence détaché à la Culture, au Patrimoine, aux Sports, aux Jeux et à la Communication, qui était présent dans la grande et majestueuse cour. Beaucoup soupirèrent, mais bon. L'artiste ouvrait la bouche. Mais on n'entendait rien. Le silence se faisait plus concentré. Tout le monde tendait l'oreille. Mais rien. Le comédien était debout, faisait des mouvements de tête, comme s'il allait vomir, mais on ne percevait que quelques minuscules chuintements, parfois des hoquets. Aucune parole intelligible. Des bravos goguenards fusaient des gradins. Des huées montèrent, accompagnées du bruit métallique des gradins tapés du pieds. Le Commissaire de la Régence détaché à la Culture, au Patrimoine, aux Sports, aux Jeux et à la Communication, se mit alors debout et des deux mains fit taire le public. Avec un grand sourire il se tourna vers le comédien aphasique et lui adressa des applaudissements solennels. Toute la cour se mit à faire de même et à applaudir bruyamment le comédien quittant la scène, avec à la main, les notes qu'il devait lire. Le spectacle put enfin commencer.

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