samedi 29 janvier 2011

Le vide programmateur


Thérèse Navarian tentait de faire bonne figure en se tenant au zinc. Ses jambes se dérobaient de temps en temps mais elle comptait sur ce pauvre Ulrich pour la retenir. Celui-ci soupirait de dépit. Sa patronne avait mis une de ses robes à fleurs ridicules. Elle était devenue la risée de la profession, même si son passé glorieux de programmatrice culturelle l'avait placée au pinacle de la Division Culturelle du District. Ce soir là, les huiles ne s'étaient pas déplacées. La dernière production de Berthe Mulhouse avait fait un four, le public sortait par grappes ; certains spectateurs pouffaient, d'autres hurlaient de rage. Un barbu de l'Education Nationale, ayant reconnu Thérèse Navarian qui tentait de se cacher derrière Ulrich pour échapper aux insultes, sortit le programme de sa petite pochette en cuir et se mit à le manger devant la directrice du Transit, avec des yeux de fou. "Sors-moi de là" dit-elle à Ulrich.
Mais elle avait bu trop de rhum. Ses jambes ne la soutenaient plus. On vit donc Ulrich se frayer un chemin parmi la foule, que la salle continuait de vomir, en tenant sa patronne ivre par les épaules. Il vit furtivement le directeur de la Division Culturelle du District. Celui-ci venait vers lui à grandes enjambées, quand un abonné furieux, par ailleurs artiste peintre local, lui fit un croche-patte. On vit donc aussi le directeur de la Division Culturelle du District s'étaler de tout son long dans le vide programmateur, réalisé pour l'occasion.

mardi 25 janvier 2011

Jurassic Park


"A ce stade, la quantité devient qualité" disait alors Staline, une seize à la main devant le match de catch de NT1. Big Red Monster Kane écrasait la tête du Rey Mysterio entre ses cuisses. "Staline voulait peut-être parler de la taille du Big Red", se dit Pinochet en regardant l'écran. Les commentaires de Philippe Chereau et Christophe Agius étaient brillants : un second degré léger côtoyait quelques notes d'humour absurde, avec juste ce qu'il fallait de misogynie tendre. Pinochet se sentait un peu triste, jetant souvent des regards de chien esseulé à la porte.
Il l'attendait, il était prévu qu'il arrive à 20h.
Ils avaient mis la table, commandé les pizzas au Snack d'Eurodisney, celui qui ressemble aux cuisines de Ratatouille, agrémenté la table de jolies fleurs. Hitler n'était pas prévu, il avait décliné l'invitation. "Quel con hautain" pensait Pinochet. Ils avaient installé une chaise percée pour Fidel, qui respirait péniblement au fond de la pièce, sur son grabat.
Jean-Claude Duvalier avait fait le déplacement et fumait un St Domingue en discutant avec Pluto, sur le perron. Le soleil se couchait dans le froid de Marne la Vallée, avec ce qu'il lui restait d'orgueil. Les bâtiments hôteliers de Eurodisney entraient dans le crépuscule, sourds à tout génie. Les autorités du parc avaient mis Pétain et Mussolini dans le château de la Belle au Bois Dormant. Kadhafi a eu le droit, exceptionnellement, et en accord avec le directeur, de monter sa tente bédouine dans le jardin, derrière la bungalow 8, où résidaient les autres.
"Mais qu'est-ce qu'il fout, putain !" hurla Staline en rotant.
C'est alors que Jean-Claude Duvalier passe sa tête par la fenêtre et dit "les pizzas arrivent". Un gros Titi entre avec les cartons de pizza fumants. Il repart avec deux ou trois coups de pied aux fesses.
Sur l'écran John Cenna et Chris Jerico font semblant d'avoir mal.
"Bon, on commence sans lui ?" demanda Staline en regardant les cartons de pizza.
C'est alors qu'ils entrèrent. Mickey et Dingo entouraient Ben Ali et sa famille. Les deux personnages rieurs font une petite danse et sortent.
Un silence se fit. Tout le monde était un peu gêné, comme lorsque le nouveau arrive dans la classe de sixième en cours d'année. Staline invita Ben Ali à s'asseoir. L'épouse de Ben Ali regardait nerveusement de tous côtés.
"On a pris des trois fromages..." dit Staline. "Normalement Minnie nous rejoint pour le dessert"